1/8/13

Jean-Paul Sartre avant la phénoménologie | Autour de 'La nausée' et de la 'Légende de la vérité'

Emmanuel Barot  |  Après avoir publié Sartre face à la phénoménologie (Bruxelles, Ousia, diffusion Vrin) en 2000, et offert au public en 2003 la première édition scientifique de l’essai sur La transcendance de l’ego de 1936 (Vrin), l’auteur a complété cette importante étude sur le jeune Sartre avec, en 2005, Sartre avant la phénoménologie. Autour de « La nausée » et de la « Légende de la vérité ». La contribution majeure que représente cette étude foisonnante de V. de Coorebyter aux études sartriennes n’a pas alors reçu l’audience et l’attention que, pourtant, elle mérite. Raison pour laquelle, quelques années après le centenaire, en 2005 justement, de la naissance de Sartre et le « retour » manifeste de ce dernier dans le champ intellectuel et universitaire francophone, il s’impose aujourd’hui de revenir aux principaux apports de ce livre.

Son sous-titre révèle d’abord l’ampleur du champ d’investigation couvert. C’est bien en considérant La nausée, œuvre-phare publiée en 1938, et laLégende de la vérité, texte inachevé et resté largement inédit pendant plus d’un demi-siècle, comme des pôles d’attraction que l’auteur enquête sur les autres productions de Sartre, des plus connues aux plus méconnues, à l’image de L’art cinématographique, discours prononcé en 1931 lors de la distribution des prix du lycée François Ier du Havre, qui élabore, au travers notamment d’un dialogue critique avec Bergson, certains motifs ontologiques sur le temps et la contingence déjà marqués par l’antipositivisme et l’antinaturalisme que l’on retrouvera chez Husserl et qui seront au cœur des chefs-d’œuvre écrits avant et pendant la guerre. A l’image aussi, parmi les autres textes révélés par l’auteur, du Carnet Dupuis, qui date de 1931-1932 et constitue un jalon représentatif des études préparatoires à ce qui deviendra La nausée.

En second lieu, le titre à lui seul indique que Sartre n’est pas né philosophiquement en phénoménologie : il s’est tourné vers elle pour prendre en charge plus avant des questionnements antérieurs. Lorsqu’il prendra ses distances avec le paradigme phénoménologique au profit du paradigme marxiste au sein duquel le positionnement phénoménologique sera recalibré, moyennant un accent herméneutique notable et selon les exigences notifiées dans Questions de méthode en 1957, il se tournera vers Marx en vue de répondre à des interrogations excédant ce que le paradigme onto-phénoménologique pouvait encore apporter. Le trajet du jeune Sartre est ici analogue. La première partie de l’ouvrage, « Le temps de la contingence », revient ainsi sur les premières explorations des différentes scories de l’être qui mèneront ensuite à l’élaboration intentionnelle des modes d’immersion de la conscience dans l’objectivité extérieure. C’est ce sens du concret, comme souci de l’individuel, qui se matérialisera ensuite dans l’idiome du pratico-inerte, le pour-soi devenu praxis. Or de ce point de vue, la seconde partie, « Politiques de la vérité », au titre nettement foucaldien, consacrée à l’essai Légende de la vérité écrit par Sartre en 1930-1931, alors qu’il a autour de 26 ans, retient tout particulièrement l’attention.

Ce texte constitue en effet un premier moment, décisif, qui montre combien plusieurs de ses préoccupations que l’on croit dues à la Seconde Guerre mondiale — le sens du social et du politique, le phénomène idéologique, le rapport entre science et société, savoir et pouvoir, peuple et élites — furent en réalité des préoccupations inaugurales. Indexant la vocation démocratique de la science au travers de la socialisation croissante de la connaissance qu’elle rend possible, marquant son caractère pratique et sa capacité de travailler au corps les idéologèmes abstraits qui, en revanche, restent puissamment dominants en philosophie, Sartre construit une tension entre ce sens démocratique et le motif nietzschéen des irréductibles à l’ordre des foules, bref, des surhommes, que la fable de « l’homme seul » vient déployer, et dont Roquentin sera la future incarnation. L’auteur présente cette tension, au travers de la proto-théorie des idéologies qui en fournit le cadre, comme étant « par-delà Marx et Nietzsche ». Dépassement crypto-matérialiste à visée démocratique de Nietzsche d’un côté, récusation déjà antiscientiste d’un certain mécanisme marxien de l’autre, le positionnement sartrien résonne avec celui du « jeune Marx », celui des Manuscrits de 1844 et même de L’idéologie allemande, œuvres qui ne seront publiées qu’à partir de 1932 en Allemagne. Avec le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, antiréductionniste par excellence, ce sont d’ailleurs ces textes de Marx qui retiendront toute l’attention de Sartre à la fin des années 1940 et pendant les années 1950, méditation qui, croisée avec le compagnonnage critique de l’orthodoxie communiste, donnera naissance à l’hybride Critique de la raison dialectique, comme en miroir lointain de cette Légende dense et plurivoque.

De façon générale, V. de Coorebyter propose une lecture remarquablement instruite et précise de toute cette période pré-phénoménologique, mettant par là en perspective la future période post-phénoménologique, et identifie avec bonheur les lignes de force autant que les tensions de ce texte de 1930-1931. Il contribue à déconstruire de facto la figure simpliste, à l’image d’ailleurs des thèses brutales de la « coupure » chez Marx, des « deux Sartre ». Et il montre à l’envi que c’est dès ses débuts que cette pensée forte est complexe et articulée. Leçon méthodologique d’importance : cohérence et organicité d’une pensée ne signifient pas nécessairement unité discursive consciente et revendiquée. Le réseau structurel ramifié d’interrogations et de positionnements du jeune Sartre ira certes ultérieurement dans le sens d’une systématisation croissante, qui culminera dans le monumental Idiot de la famille : le mérite de l’auteur est d’établir par le menu les nombreux échos existant entre ces premiers écrits et les œuvres ultérieures (en particulier dans le chapitre 3, « De Roquentin à Flaubert : contingence de la contingence »), sans pour autant rabattre téléologiquement, ni dans un sens ni dans l’autre, les unes sur les autres. Etablissant la preuve de cette cohérence du jeune Sartre, tout en objectivant les tensions exprimant sa non-systématicité, V. de Coorebyter invite finalement son lecteur à prendre toute la mesure de l’hybridité constitutive des textes sartriens. Le suivre dans cette voie amènerait judicieusement aujourd’hui à reconsidérer avec acuité, par exemple, toute cette partie de l’œuvre sartrienne qui se situe à cheval entre théorie et interventionnisme politique, les Situations, qui à l’heure actuelle encore sont loin d’avoir suscité toute l’attention qu’elles exigent.

Cet ouvrage est donc un incontournable pour quiconque souhaite se doter d’une vision d’ensemble substantiellement compréhensive des travaux du jeune Sartre, en leurs lignes de forces et, oserons-nous dire, pour comprendre les obsessions ultérieures de toute son œuvre. Il ne fait aucun doute que la Légende de la vérité livre en effet l’une des clés de compréhension de l’« intellectuel » médiatique à venir : que le Sartre d’autour de 1968 ait de façon récurrente tâché de brouiller les cartes de la division du travail doit s’entendre aussi, sur un plan idiosyncrasique du moins, comme la poursuite de cette inlassable bataille avec l’aporie native de sa situation. Voilà pourquoi l’auteur peut à raison conclure sa seconde partie comme suit : « L’affirmation d’une valeur démocratique entre toutes n’enlève rien aux prétentions du jeune Sartre à la surhumanité, mais elle permet de comprendre le basculement qui amènera un nouveau Zarathoustra à faire cause commune avec les ouvriers de Billancourt » (p. 294).




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